Représentation et concertation | Le 22 mars 2018

Briser le silence sur le harcèlement en danse

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Visuel #Wetoo belge

Organisée par les professionnelles de la danse Geneviève C. Ferron, Lara Kramer, Victoria May et Sonya Stefan, une Table ronde sur la culture du viol et le harcèlement en danse a eu lieu le 1er mars dernier au Théâtre Mainline. L’évènement réunissait les panellistes Marie-France Forcier, auteure du texte Code of silence, Audray Lemay, sexologue et psychothérapeute, ainsi que Pamela Plourde, intervenante sociale pour les Centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (C.A.L.A.C.S). Retour sur cette rencontre qualifiée d’historique par la coprésidente du RQD, Jamie Wright, qui animait les échanges.

Une culture à transformer
Dans la foulée du mouvement #Metoo, le partage de témoignages et de textes s’est multiplié ces derniers mois sur de nombreuses plateformes, permettant de plus claires acceptions des concepts liés aux agressions sexuelles. Pamela Plourde précise qu’une agression sexuelle peut être commise avec ou sans contact physique. «Ce sont juste des attouchements!», «On ne peut plus faire de compliments!» sont de ces phrases fréquemment entendues qui contribuent à banaliser les gestes abusifs, selon Audrey Lemay, surtout dans le contexte de la danse où le contact physique et le rapprochement des corps sont choses quotidiennes. La sexologue ajoute que les racines de la culture du viol sont celles qui maintiennent les mécanismes qui excusent les agresseurs et permettent leur impunité.

L’art de semer le doute
Les conférencières de la table ronde ont tour à tour démystifié les termes moins connus de grooming et de gaslighting (qui n’ont, à ce jour, pas d’équivalents en français). Le grooming est de plus en plus évoqué dans les cas d’inconduites sexuelles commises auprès de mineures (mais pas seulement) dans les milieux d’enseignement, entre autres. Il s’agit d’une forme de manipulation de la part d’un prédateur en position d’autorité, qui induit une impression de confusion et de culpabilité chez les victimes. C’est toute la notion de consentement qui est mise à mal dans les situations de grooming, rendant la culture du silence si difficile à briser.

Le gaslighting est quant à lui une stratégie employée par l’agresseur pour faire douter la victime de sa mémoire par le mensonge, la négation ou la déformation des faits, l’affirmation qu’il y avait consentement, etc. L’effet pervers du gaslighting est qu’il fait non seulement douter la victime, mais aussi l’entourage. Car les abus ne se produisent pas seulement en privé, dans les coulisses ou dans les loges; ils se produisent en répétition, devant d’autres personnes et même sur scène.

Dénoncer et prévenir: des nuances s’imposent
Comment briser la loi du silence et mettre en place des mesures de prévention ancrées et durables pour les artistes en danse alors que les victimes doutent d’elles-mêmes, alors qu’elles ne sentent pas qu’elles peuvent compter sur la solidarité de leurs collègues ni sur celle des autorités en place? Difficile lorsqu’on épargne un agresseur en rappelant ses «bons côtés», ses «bons coups». Difficile lorsqu’on connaît le coût psychologique et les conséquences de la dénonciation sur la carrière, la réputation et les liens avec les membres de la communauté.

Selon Audrey Lemay, on rate la cible en faisant de la prévention auprès des victimes. L’enjeu est systémique. Sur les doutes qui persistent dans le milieu de la danse quant à la réalité du harcèlement, il est nécessaire selon elle «d’inverser le narratif»: c’est aux autres de prouver que ça n’arrive pas, de faire valoir leur connaissance de la situation plutôt que leur opinion. Si dans une société de droit, la présomption d’innocence est essentielle, elle propose d'accueillir désormais la présomption de vérité chez les victimes et les témoins qui ont le courage de dénoncer les abus.

Respecter ses limites et en finir avec le sentiment de culpabilité
Les intervenantes ont invité les victimes de harcèlement ou d’abus qui hésitent à dénoncer leurs agresseurs à se poser les questions suivantes: est-ce que j’ai peur des conséquences? Est-ce que j’ai peur de perdre mon travail et mes sources de revenus? Est-ce que je me sens libre de quitter la situation? Lorsqu’on est conditionné par la peur et que l’on ne se sent pas libre, il y a un problème. Il est important de reconnaître son propre seuil de tolérance et de respecter ses limites. Si les conférencières encouragent la dénonciation, elles invitent à faire preuve de prudence sur les réseaux sociaux et mettent en garde contre les risques de commentaires haineux, de menaces et de poursuites pour diffamation. L’important est de se sentir en paix avec notre décision, qu’elle soit de dénoncer, ou non.

 

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