2019-06-13
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Portrait de la situation en danse

© John-Robert Marasigan – Unsplash

Comme toute autre sphère d’activité, le secteur de la danse professionnelle est confronté aux problèmes de violences psychologiques, physiques et sexuelles. Ce portrait de la situation fait écho aux voix exprimées dans le milieu de la danse et plus spécifiquement lors d’un atelier du Regroupement québécois de la danse (RQD) sur l’éthique des relations professionnelles. Une importante collecte d’informations, des témoignages recueillis dans divers articles et publications et la concertation avec plusieurs organismes et artistes en danse ont également mis en lumière les formes de harcèlement vécues au sein de la discipline. Ces éléments ont aussi enrichi l’analyse des problématiques générales rencontrées dans les différents secteurs de pratique de la danse professionnelle. En ressort l’importance de développer une plus grande sensibilité individuelle et collective à ce qui peut poser problème dans les pratiques courantes et à ce qu’il est nécessaire de mettre en œuvre pour assurer des milieux d’apprentissage et de travail sains.

Sommaire
► Réalités et facteurs de risque 
► Situations problématiques
► Souhaits de la communauté et changement de culture

 

RÉALITÉS ET FACTEURS DE RISQUE

Loi du silence et banalisation du harcèlement

Pour diverses raisons, et notamment à cause d’une précarité financière relativement courante en danse, bien des acteurs·trices du milieu passent sous silence les comportements abusifs dont ils et elles sont victimes pour ne pas nuire à leur carrière. Un silence qui peut contribuer à banaliser et à perpétuer les comportements abusifs, en plus de préserver l’impunité des agresseurs·euses.

De plus, la complexité et la durée des processus de traitement d’une plainte rebutent souvent les victimes qui peuvent en outre craindre les conséquences possibles d’une dénonciation: mise à l’écart, perte d’opportunités de travail, jugement sévère de pairs considérant que «tout le monde a déjà vécu ça», que «ça fait partie du métier». Sans compter le nombre de plaintes potentiellement déboutées et les peines communément jugées insuffisantes.

Briser le silence représente donc un défi de taille, d’autant plus important dans une communauté artistique «tissée serrée», où «tout le monde se connaît», où les personnes mises en cause sont bien souvent «des ami·e·s» de la victime et des témoins[1].

Le rapport au corps

«Le métier de danseur n’est pas un métier «normal».
Notre profession est intrinsèquement liée à notre corps.
La chose «corporelle» relève de l’ordre du «privé» dans la majorité des autres professions »[2]
– Ilse Ghekiere

Plusieurs types de violences font partie du quotidien des interprètes en danse dont l’essence même de l’art s’exprime par un travail du corps. La culture de la performance, du dépassement (voire de l’invincibilité) et de la disponibilité totale exerce une pression constante sur les danseurs et danseuses[3] qui, en plus de repousser leurs limites physiques et mentales, sont communément amené·e·s à se dévêtir, à s’exposer pour des tests d’éclairage, des séances photo, des essayages de costumes et, bien sûr, à entrer en contact, souvent intime, avec d’autres interprètes.

Du fait de standards physiques, esthétiques et techniques très ancrés dans la pratique professionnelle, les danseurs et danseuses reçoivent régulièrement des commentaires, positifs et négatifs, sur leur corps, leur poids, leur morphologie, leurs capacités physiques. Les exigences techniques qu’impose par ailleurs la pratique de la danse et la prise de risques inhérente à certains mouvements provoquent des blessures qui sont souvent banalisées et/ou passées sous silence, entre autres parce qu’il n’y a souvent pas de budget pour des doublures. On considère normal de souffrir quand on danse; certains pensent même que la souffrance est nécessaire et que les blessures chroniques sont légion. La loi du silence s’exerce aussi sur ce plan-là. On taira en effet facilement une blessure pour éviter d’être étiqueté·e comme fragile et de perdre une opportunité d’embauche.

La danse peut par ailleurs induire un rapport érotisant avec le corps des artistes. La plupart d’entre eux développent une forme de détachement vis-à-vis des regards extérieurs, qui rend parfois difficile d’identifier le voyeurisme ou d’autres types de comportements auxquels il serait sain de s’opposer. 

Les figures et les postures d’autorité

Le milieu de la danse se construit au gré de relations, de transmission de connaissances, de partages d’expériences, d’expertises et de savoir-faire, de collaborations et d’amitiés qui se nouent au fil du temps. Il n’est évidemment pas exempt de hiérarchies, de figures d’autorité et de jeux de pouvoir, qui peuvent donner lieu à divers types d’abus.

Exposé·e·s quotidiennement aux jugements et à la critique, les interprètes développent très tôt le désir de plaire et cherchent, naturellement, la reconnaissance de leur entourage et la réussite professionnelle[4]. Danseurs et danseuses se retrouvent le plus souvent en position de vulnérabilité face aux personnes qui leur enseignent ou les embauchent, car ces dernières disposent, dans une certaine mesure, d’un pouvoir sur leur rémunération, leur réputation, voire leur carrière.

De la formation initiale à la retraite, les artistes en danse établissent des liens de confiance basés sur le savoir-faire et l’expertise de personnes en position d’autorité comme des formateurs de diverses techniques de mouvement (yoga, pilates, etc.) et des spécialistes de la santé (physiothérapie, ostéopathie, psychologie, massothérapie, médecine sportive, etc.). Or, il faut savoir qu’au regard des codes de déontologie des professions de la santé, même les relations intimes réciproques et égalitaires entre un·e professionnel·le de la santé et un·e client·e ne sont pas acceptables à cause du déséquilibre de pouvoir entre eux[5].

Du côté des institutions, des organismes et des compagnies, la surcharge de travail et le stress découlant de l’insuffisance des budgets exercent une pression sur l’ensemble du personnel de bureau, renforçant le risque de comportements toxiques et de harcèlement psychologique.

Les personnes en position d’autorité qui, soit dit en passant, peuvent aussi être victimes de harcèlement, se doivent donc d’être particulièrement attentives à favoriser et préserver des environnements de travail sains.

Au nom de l’art

Rompu·e·s à l’art du dépassement, les artistes en danse se mettent corps et âme au service de l’œuvre et une majorité d’entre eux fait passer les exigences de l’art avant ses besoins personnels[6]. Certains sujets abordés dans les œuvres rendent les processus de création extrêmement exigeants, tant pour le corps que pour l’affect des interprètes. Le traitement de thématiques reliées à la sexualité et à la violence mène plus particulièrement certain·e·s interprètes à dépasser leurs limites personnelles et à se prêter à des pratiques ayant une incidence sur leur intégrité physique ou mentale.

À ce titre, Sylvie Fortin souligne, dans l’ouvrage Danse et santé[7], que la recherche du dépassement physique et psychologique dans l’acte de création et la sacralisation de l’art comme alibi pour justifier les choix esthétiques et les atteintes au corps appellent une réflexion sur le plan éthique. 

Les rapports de proximité

Que le parcours en danse soit récréatif ou professionnel, la collaboration entre les enseignant·e·s, les interprètes, les chorégraphes et les concepteur·trice·s s’effectue dans un rapport de proximité, voire d’intimité. La fréquente promiscuité (partager des vestiaires, des chambres en tournées, etc.) et le recours au toucher (corriger des élèves, danser en duo, effectuer des portés, se regarder, se sentir, s’embrasser, s’empoigner, etc.) augmentent les risques d’atteintes à l’intégrité physique ou psychique des individus.

Le regard du public en est un de plus sur le corps des artistes sur scène. Certain·e·s interprètes deviennent l’objet de désirs et ainsi cibles de harcèlement de la part de spectateurs. De plus, bien des artistes abolissent ce qu’on appelle le «4e mur», et danseurs et spectateurs entrent parfois en contact physique[8]. Ces contacts peuvent induire l’impression qu’on peut toucher les artistes et inversement, des membres du public ne sont pas toujours d’accord pour être touchés par les interprètes.

Le sexisme et la culture du viol

Ces deux phénomènes reliés sont des faits sociaux auxquels n’échappe évidemment pas le milieu de la danse. On entend par «culture du viol» un système d’attitudes et de commentaires sexistes qui contribuent de façon insidieuse à perpétuer les violences physiques et psychologiques faites aux femmes. Les blagues ou les commentaires sur le corps, l’érotisation de la violence sexuelle ou le fait de tenir les victimes pour responsables et d’excuser les agresseurs en sont quelques-unes des caractéristiques[9].

L’auteure Ilse Ghekiere parle de ce sexisme en danse comme d’une réalité professionnelle où il existe une habitude culturelle à fétichiser le corps des danseuses. Ces dernières évoquent souvent l’impression désagréable d’être utilisées comme des objets sexuels dans les œuvres, mais la plupart d’entre elles tairont leur gêne de peur de passer pour «prudes» ou inaptes à effectuer le type de travail pour lequel on les a engagées[10].

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SITUATIONS PROBLÉMATIQUES

Le harcèlement psychologique

Il est important de distinguer le harcèlement des incivilités et des mauvaises pratiques de gestion. De même, les situations conflictuelles, les rapports sociaux difficiles, l’exercice du droit de direction (gestion de la performance et de la discipline) ainsi que les conditions de travail difficiles ne constituent pas du harcèlement. Comme dans tous les milieux de travail, la civilité demeure cependant cruciale pour favoriser de saines conditions d’exercice de la danse, car le harcèlement est souvent le résultat d’une escalade de situations conflictuelles[11].

Le harcèlement psychologique peut se manifester dans une multitude de situations. Il peut être insidieux et ne se révèle pas toujours de manière flagrante, sous la forme d’insultes ou de paroles blessantes[12]. Plusieurs personnes victimes ou témoins de violences psychologiques pensent que certaines situations sont normales et peinent à reconnaître qu’il y a un problème. Les commentaires dénigrants adressés aux étudiant·e·s ou aux interprètes sont des exemples de situations fréquemment citées par les danseur·euse·s. Cette violence psychologique peut se manifester en danse par un acharnement sur la technique d’un·e interprète, sur sa morphologie et sur ces capacités, par des insinuations sur son poids. Certain·e·s se voient imposer des régimes alimentaires. Les hommes en danse font face à des commentaires fréquents concernant leur masculinité et leur virilité. Des enseignant·e·s en danse peuvent briser des carrières avant même qu’elles n’aient commencé en adoptant des méthodes associées à la «pédagogie noire», qui visent à «casser» les élèves, ou en émettant des jugements négatifs sur leurs perspectives d’avenir dans le métier. Au bureau, le harcèlement psychologique peut prendre la forme de paroles vexatoires et autres violences verbales répétées de la part de personnes occupant des postes de direction ou de simples collègues de travail.

Le harcèlement sexuel

Les commentaires positifs ou négatifs sur les parties du corps telles que les seins, les fesses et les parties génitales, les paroles vexatoires ou de nature sexuelle concernant l’identité sexuelle ou le genre sont autant de formes de harcèlement sexuel. Plusieurs interprètes et étudiant·e·s sont également la cible de grooming, forme de harcèlement sexuel qui consiste à manipuler quelqu’un avec des compliments, des cadeaux ou des promesses diverses dans le but d’obtenir des faveurs sexuelles. Le grooming peut être exercé, entre autres, par un·e chorégraphe, un·e formateur·trice, un·e partenaire de danse ou un·e professionnel·le de la santé.

Les agressions sexuelles

Qu’il survienne en répétition, en coulisses, sur scène, dans les vestiaires, dans un hôtel au cours d’une tournée, dans une fête organisée par un employeur ou dans tout autre lieu de travail, tout contact inapproprié, non désiré et prodigué sans consentement constitue une agression sexuelle et un acte criminel.

La prise ou le partage sans consentement de photographies d’artistes (nus, poses sexuellement explicites, etc.) constituent à la fois une infraction à caractère sexuel criminelle et une atteinte à la vie privée.

La discrimination envers les femmes

Les cas rendus publics ainsi que de nombreux témoignages livrés de manière plus confidentielle indiquent que les femmes et les filles font face à une discrimination systémique dans les milieux de travail en danse et qu’elles semblent les plus touchées par le harcèlement psychologique et les violences à caractère sexuel. Elles feraient l’objet de plus de réprimandes reliées à la technique et aux blessures que leurs homologues masculins dont il existe peu de témoignages, mais dont on sait qu’ils sont par ailleurs également victimes de discrimination reliée à leur orientation sexuelle[13].

Plusieurs femmes affirment avoir vécu des situations problématiques reliées à la grossesse et à la maternité: licenciement, incitation à l’avortement[14], perte de contrats et de revenus après le congé de maternité, commentaires sur le fait que la carrière d’une danseuse se terminerait au moment d’avoir un enfant, etc.

Enfin, l’auteure Julie Gauthier explique un phénomène qui consiste à penser que l’art des femmes serait différent de celui des hommes. L’influence des constructions sexuées s’exerce tant sur la manière dont les femmes artistes pratiquent l’art que sur les jugements portés sur leurs œuvres. Insidieusement, les pratiques féminines sont souvent «réduites à n’être que de «l’art féminin», dans le contexte de la culture patriarcale, tributaires d’une hiérarchie en leur défaveur». Des «valeurs féminines» sont régulièrement attribuées de façon péjorative au travail artistique des femmes et cantonnent ces dernières dans un domaine qui leur serait réservé [15].

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SOUHAITS DE LA COMMUNAUTÉ ET CHANGEMENT DE CULTURE

Lors de l’atelier du Rendez-vous annuel des membres du RQD d’octobre 2018 sur l’éthique des relations professionnelles, une cinquantaine d’artistes et travailleur·euse·s culturel·le·s ont exprimé une forte volonté de revoir en profondeur les pratiques dans le milieu, d’établir clairement ce qui constitue des relations éthiques, justes et sécuritaires, notamment entre chorégraphes et interprètes et entre professeur·e·s et élèves.

Une frange du milieu de la danse espère pouvoir briser la loi du silence et appelle à une prise de conscience collective de la nécessité de privilégier la communication, l’affirmation de soi, l’écoute et l’accueil de la parole lorsqu’une personne dénonce une situation problématique. La mise en place, en septembre 2018, de services d’assistance gratuits contre le harcèlement et les violences en milieu culturel contribue à libérer la parole en offrant aux victimes un espace sécuritaire et confidentiel où déposer et analyser la situation qu’elles ont vécu. À l’heure d’écrire ces lignes, il est encore trop tôt pour savoir si cela les conduira jusqu’au choix, extrêmement rare, de porter plainte.

À ce titre, plusieurs membres du RQD soulignent le manque de conséquences pour les personnes responsables de harcèlement et suggèrent d’imposer des sanctions plus sévères aux jugées coupables.

Ont aussi été recommandés la création d’outils d’information et de dénonciation clairs ainsi que l’usage plus généralisé de politiques contre le harcèlement et de codes de conduite dans les institutions et les compagnies. D’ailleurs, en janvier 2019, la CNESST a rendue obligatoire l’adoption d’une politique contre le harcèlement sexuel à tous les employeurs.

Un changement de culture dans l’enseignement de la danse est également souhaité par les artistes en danse. Ce changement s’articulerait d’abord autour d’une éducation au consentement, d’une communication bienveillante et d’un questionnement sur le type de remarques que peuvent se permettre les professeur·e·s. Valoriser un apprentissage mutuel horizontal et non hiérarchique, s’inspirer des approches somatiques qui valorisent les individualités et élargissent la définition de la réussite sont d’autres pistes de solution. Les chemins vers le changement passent également par l’acceptation d’une plus grande diversité de corps, par une pédagogie basée sur la confiance en soi et la transformation des particularités physiques en qualités intrinsèques[16].

À un niveau plus largement sociétal, on souhaite une lutte plus active contre la culture du viol, l’homophobie, le sexisme et toute autre forme de discrimination, pour réduire les violences dont certains groupes de la population sont plus particulièrement victimes.

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Notes


[1] Regroupement québécois de la danse. (2018). Éthique des relations professionnelles: bilan de l’atelier du RDV annuel.
[2] Ghekiere, I. (2017). #Wetoo: Quand les danseuses parlent de sexisme.
[3] Forcier, M.-F. (2017). Code of Silence.
[4] Forcier, M.-F. (2017). Ibid.
[5] Table de concertation sur les agressions à caractère sexuel de Montréal. (s. d.). Violences sexuelles / Agressions? dans le cadre d’une relation d’aide /
Mythes et réalités.
[6] Fortin, S. (2008). Danse et santé: Du corps intime au corps social.
[7] Fortin, S. (2008). Ibid.
[8] Wingenroth, L. (2018). We Need to Talk About Non-Consensual Audience Participation.
[9] Collectif de personnes contre la culture du viol. (2017). Ça suffit, les violences sexuelles et la culture du viol!
[10] Ghekiere, I. (2017). Ibid.
[11] Imbeault, S., GRAP. (s.d.). Civilité et santé psychologique au travail.
[12] L’Aparté. (s. d.).
[13] Whistle while you work. (s. d.).
[14] Forcier, M.-F. (2017). Ibid.
[15] Gauthier, J. (2004). Féminin, féministe? L’art des femmes en question… Quelle position adoptée par la jeune génération des artistes françaises ?
[16] Regroupement québécois de la danse. (2018). Ibid.