Les échos du milieu | Le 17 janvier 2019 - Par Priscilla Guy

Sexisme et misogynie en danse: un mythe?

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© Charles Deluvio - Unsplash

Depuis quelques années, j’ai souvent discuté du sexisme et de la misogynie en arts et me suis parfois butée à des personnes qui considéraient que la danse échappait à ce fléau «parce que c’est un milieu de femmes». Ce genre d’hypothèse me renverse, puisque j’ai souvent pu observer et expérimenter les inégalités dans le milieu professionnel de la danse. Récemment, je me suis demandé: comment mettre en lumière les dynamiques à l'œuvre? Par où commencer pour espérer un changement radical dans les discours et les pratiques?

Du sexisme en danse
En danse, nous travaillons avec le corps. Je m’étonne qu’on puisse imaginer que ce milieu est moins à risque au sexisme et à la misogynie alors que les corps des femmes – réels et fantasmés – sont des lieux par excellence de domination et de violence depuis des lunes! Personnellement, je crois que notre cécité collective s'ancre en grande partie dans nos biais cognitifs, et peut-être aussi dans une forme de tolérance que nous développons face à la souffrance des femmes dans notre milieu.

Au dernier Rendez-vous annuel des membres du Regroupement québécois de la danse (RQD), on constatait que des efforts épatants étaient déployés pour s’attaquer au harcèlement et aux agressions dans les milieux de travail. Sans surprise, «être une femme» figurait parmi les principaux facteurs de risque pouvant mener à des abus. Au-delà des abus physiques ou psychologiques, plusieurs types d’obstacles ont été soulevés par les femmes présentes ce jour-là, comme de voir son contrat non renouvelé en raison d’une grossesse, démontrant que la précarité économique des femmes en danse ne se creuse pas seulement dans l'inégalité salariale, mais aussi dans la difficulté de préserver sa place au sein des projets. On se rappelait aussi que le sexisme n’est pas que l’affaire des hommes: il s’agit de préjugés qui s’ancrent en nous, au point où – et c’est largement documenté – les femmes en position de pouvoir reconduisent parfois les mêmes inégalités sans le réaliser. Le milieu de la danse n’échappe donc pas au sexisme, des écoles de formation aux structures de diffusion, en passant par les organismes de création.

Dynamiques intersectionnelles
Plusieurs femmes font en outre face à de multiples obstacles simultanément, sans que ceux-ci ne soient pris en compte ou même compris par la majorité de la communauté. Dans un récent rapport sur la situation des femmes en arts au Canada, on révèle d’ailleurs «l’absence d’études sur les façons dont les inégalités entre les sexes peuvent être aggravées lorsqu’elles sont conjuguées à d’autres facteurs de discrimination comme la racialisation, l’âge, l’orientation sexuelle, le handicap, etc.».[1]

Les travaux en cours au RQD sur le harcèlement et le racisme systémique me semblent complémentaires et indispensables à une lutte contre le sexisme et la misogynie. Pour moi, il s’agit de débusquer le sexisme inscrit dans nos systèmes sociaux, métabolisé par les individus qui les composent et mis en œuvre par nos structures.

La charge mentale, le fardeau de la preuve, le poids de la lutte
S’il y a une meilleure (re)connaissance de ce qu’on appelle la charge mentale pour les femmes[2] et qu’on peut s’en réjouir, les dernières actualités en matière de dénonciation d’agressions ont remis au premier plan ce que représente le fardeau de la preuve pour les victimes[3]. Ces mots, «charge», «fardeau», évoquent bien comment se sentent plusieurs femmes autour de moi face aux différents systèmes qui les oppressent.

J'y ajouterais le poids de la lutte. S’il est indéniable que cette lutte ne peut se mener sans les femmes, il me semble nécessaire d'en partager davantage le poids. La solidarité masculine peut être bonifiée par un travail d’auto-éducation en continu. Tant de ressources sont à la portée de tous sur Internet pour faire ses armes et développer sa pensée! Avoir son propre cheminement pour penser les rapports sexistes est un geste d’engagement important et n’exclut en rien les discussions avec des femmes ou des personnes plus aguerries à propos de ces enjeux. Il me semble aussi indispensable que plus d’hommes mettent leur temps et leur expertise au service des objectifs mis de l’avant par les groupes de lutte féministes, par exemple en contribuant à la collecte de données et aux diverses tâches chronophages. Même si ce n’est pas directement à propos d'eux, ils font partie de l’équation.

Enjeux de documentation
Il m’apparait incontournable de brosser un portrait plus précis de la situation particulière en danse au Québec. Qui travaille? À quel salaire? Qui reçoit les subventions? Qui fait partie des programmations? Qui siège bénévolement sur les conseils d’administration? Qui obtient la couverture médiatique? Qui a les postes de pouvoir? Qui arrive à faire carrière en danse plus de 5 ans, 10 ans, 15 ans?

Les associations disciplinaires telles que le RQD ne semblent pas avoir les ressources nécessaires pour colliger ces statistiques qui permettraient de mieux comprendre les dynamiques à l'œuvre. Dans certaines disciplines, le poids de ces collectes de données fastidieuses et de la production de rapports quantitatifs est porté par des femmes, la plupart du temps de manière entièrement bénévole[4]. Il faut reconnaître que cet engagement, aussi admirable et nécessaire soit-il, contribue à reconduire les écarts entre les femmes et les hommes en arts. Pendant que les femmes travaillent à mettre en place des outils pour rendre visible le sexisme qu’elles vivent, elles n’œuvrent pas à l’avancement de leur carrière artistique à l’instar de leurs collègues masculins. Cela soulève non seulement la question de la précarité des femmes, mais aussi plus largement celle du milieu culturel, qui n’a pas les moyens de ses ambitions pour contrer ces inégalités.

Enfin, nous aurions besoin d’imaginer des outils pour changer nos approches: des ateliers pour comprendre nos biais inconscients, une boîte à outils pour des communications non genrées et de bonnes pratiques promotionnelles, des espaces de parole, etc. En attendant de trouver les ressources pour s’outiller de la sorte, il est possible d’agir à l’échelle individuelle et je nous encourage à continuer collectivement d’alléger le poids de la lutte contre le sexisme porté par les femmes.


Priscilla Guy
Chorégraphe et chercheuse

 

© Benoît Paradis
 

[1]Rapport sur la situation des femmes dans les arts, 17 octobre 2018: http://www.arts.on.ca/nouvelles-et-ressources/nouvelles/2018/un-nouveau-rapport-decrit-la-situation-des-femmes-dans-les-arts-au-canada

[2] La BD de Emma sur la charge mentale a notamment fait beaucoup de bruit sur les réseaux sociaux: https://emmaclit.com/2017/05/09/repartition-des-taches-hommes-femmes/
À noter qu’elle a aussi sorti une BD sur la charge émotionnelle. À lire!

[3] Dans Le Devoir, à propos des plaintes contre Gilbert Rozon: https://www.ledevoir.com/societe/543428/gilbert-rozon-accuse-d-attentat-a-la-pudeur-et-de-viol-impliquant-une-victime

[4] Réalisatrices Équitables(RÉ), Femmes en théâtre (FET), Femmes en musique (FEM).

 

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