Les échos du milieu | Le 28 mars 2019 - Par Valérie Lessard

Pour une approche plus inclusive de l’enseignement de l’histoire de la danse

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© Tentes - Pixabay

Au sortir de mes études en danse contemporaine, on m’a offert une opportunité qui allait devenir l’une des activités les plus enrichissantes de mon parcours professionnel: l’enseignement de l’histoire de la danse dans une école de formation collégiale en danse. J’y sautais à pieds joints avec la conviction - je l’ai toujours - qu’un tel cours était indispensable au développement de la sensibilité artistique des étudiant·e·s en danse. Je pris très au sérieux ce que je considère être une grande responsabilité envers ces futur·e·s artistes et citoyen·ne·s. L’année 2018 ayant été marquée par une série d’évènements et de débats sur l’appropriation culturelle et le racisme systémique dans le milieu des arts, mon approche de l’histoire de la danse a connu un réel bouleversement.

Enseigner l’histoire de la danse, quelle responsabilité?
Ayant littéralement dévoré tous les cours universitaires dédiés à l’histoire, à l’esthétique et aux enjeux sociaux de la discipline, j’étais très heureuse de pouvoir transmettre à mon tour ces savoirs à de jeunes danseur·se·s en herbe. J’ai enseigné mes premiers cours en m’inspirant des connaissances que j’avais acquises à l’université et affiné au fil des ans mon approche personnelle de la pédagogie. Des recherches, des analyses de récits historiques et de textes en esthétique, tant en danse que dans les autres formes d’art, m’ont permis de faire des choix qui m’étaient propres et qui entraient en résonnance avec le contexte social et générationnel de mes étudiant·e·s. Des choix néanmoins teintés d’une certaine éducation artistique et culturelle que je considère aujourd'hui nettement eurocentriste et d’une vision de l’art nourrie tant par mes études que par mes contacts et expériences avec la création contemporaine.

La trame historique, sociopolitique et esthétique que j’ai adoptée pour mon cours suivait la même grande ligne du temps que l’on retrouve dans une majorité d’ouvrages sur l’histoire de la danse occidentale: ballet classique, romantique, académique; 20siècle; révolutions industrielles, esthétiques et sociales; guerres mondiales; danse moderne; danse post-moderne; nouvelle danse; danse contemporaine. Je m’interrogeais cependant sur ce contenu qui favorisait toujours les mêmes courants et «grandes figures» ayant marqué l’histoire de la danse, tant en Europe et aux États-Unis qu’au Québec, et me suis bien gardée de cautionner une certaine rhétorique qui divise les arts «majeurs» et les arts «mineurs».

Les oubliés de l’histoire
Inspirée par une de mes professeures d’histoire qui avait eu l’ouverture d’esprit de nous parler des danses afro-américaines nées au temps de l’esclavage et après son abolition, j’ai approfondi le sujet de l’histoire des Noir·e·s et de l’impact des métissages sur l’évolution de la danse. Prenant toujours en compte le bagage en danse de mes étudiant·e·s, chaque année plus nombreu·ses·x à avoir été formé·e·s en danses urbaines, j’ai aussi offert plus d’espace pour discuter de ces pratiques, trop longtemps considérées en marge des courants contemporains. Je sentais malgré tout qu’il y avait encore de grands absents dans mon cours, notamment, mais pas uniquement, les danses autochtones. Si une vaste historiographie du ballet existe et rend son enseignement relativement aisé, nous avons tendance à oublier qu'alors même que la France et d’autres pays d’Europe raffinaient l’art de la pointe et de l’entrechat, les Premiers Peuples du Nouveau Monde subissaient la colonisation et le génocide culturel. Ainsi, de nombreuses danses ont disparu. Dans la foulée de la Commission vérité et réconciliation du Canada, j’ai intégré de manière récurrente dans mon programme une séance sur les danses autochtones, en invitant des conférencier·ère·s issu·e·s des Premières Nations.

Raconter autrement
On vit une époque charnière fort intéressante où l’ouverture des consciences dicte de ne plus faire ombrage à des pratiques et à des artistes jusqu’ici ignorés ou occultés des récits historiques. Plongée au cœur des réflexions sur la diversité en tant que chargée de projet au Regroupement québécois de la danse, j’ai pu découvrir certaines discriminations à l’œuvre dans ma discipline de prédilection et plus largement dans l’ensemble de la société. Touchant à la fois mon cœur d’enseignante et de femme racisée, le discours ambiant sur la décolonisation du regard et l’appropriation culturelle m’a poussée à revisiter mes ouvrages de référence en danse et à questionner mes propres repères, afin d’offrir à mes élèves une approche de l’histoire plus diversifiée, plus inclusive et moins biaisée.

L’héritage de la danse théâtrale occidentale reste à mon sens d’une richesse inestimable. Sans vouloir changer radicalement la trajectoire de mes enseignements et toujours motivée à faire connaître aux étudiant·e·s des patrimoines chorégraphiques de grande valeur, je souhaite raconter l’histoire autrement, pour qu’elle soit plus en phase avec les enjeux actuels d’inclusion et surtout, parce que le récit n’en sera que plus juste et plus passionnant.

 

Valérie Lessard est artiste, enseignante, travailleuse culturelle et archiviste en danse. Elle est chargée de projet aux relations professionnelles au Regroupement québécois de la danse depuis mars 2018 et enseigne le cours Danse et société à l’École de danse contemporaine de Montréal (EDCM) depuis 2007.

 

 

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