Les échos du milieu | Le 25 octobre 2018 - Par Georges-Nicolas Tremblay

Être queer en français

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Maxine Segalowitz et Nate Yaffe, initiateur et modérateur de la discussion «Ça se construit activement» du Camp de Performance Queer, 2018 © Kinga Michalska

Que revendique l’artiste queer? Comment «queeriser» l’art? Ces réflexions étaient au cœur de la discussion «Ça se construit activement: perspectives francophones sur les pratiques performatives queer» du Camp de Performance Queer organisé par le Studio 303, le MAI et le Théâtre La Chapelle. À l'origine de cette discussion: le désir d’inclusion d’artistes francophones queer dans cet événement annuel qui, bien qu’il soit ouvert à tous, demeure très anglodominé. J’y ai assisté avec curiosité pour mieux comprendre ce que signifie être un artiste queer, mais aussi avec hésitation puisque je ne m’étais jamais affirmé comme tel et ne voulais surtout pas m’approprier une dénomination sans connaitre son historicité et ses implications. Loin d’être devenu un expert sur le sujet, je vous partage humblement ce que j’en ai retenu. Et qui sait, peut-être que, tout comme moi, vous vous y reconnaitrez.

D’abord, le terme queer provient de l’anglais et apparait difficilement traduisible en raison de son origine et de son histoire. La langue a d’ailleurs occupé une bonne partie de notre échange puisque la notion de genre, confinée dans un dualisme féminin-masculin, est encore plus flagrante en français, ce qui rend difficile la neutralité souvent recherchée par la communauté queer. Ainsi, comme l’anglais n’attribue pas de genre aux objets et aux adjectifs, le pronom neutre «they» suffit pour avoir une écriture inclusive, alors que l’utilisation du pronom «iel», l’un des équivalents français, se voit confrontée à tous les accords des participes passés, noms et adjectifs (ex.: Iel s’est affiché.e comme danseur.euse contemporain.e queer.). Le français contribue davantage à une classification genrée et, comme souligné lors de cette rencontre, le langage change la perception que nous avons de nous-mêmes. Il peut donc devenir complexe de parler de soi en français lorsque l’on se conçoit comme non binaire.

Dans les revendications queer, il y a ce désir de décloisonnement et d’élimination des catégories. C’est pourquoi une vision dualistique (homme/femme, hétérosexuel/homosexuel) pose problème. Mais être queer, ce n’est pas exclusivement une question de genre ou d’orientation sexuelle. Lors de notre échange, nous en sommes venu.e.s à aborder ce qui apparaissait comme l’essence de ce concept, particulièrement pour l’artiste queer. Cela relève principalement du rejet de la catégorisation, mais surtout d’une résistance aux normes hétérosexuelles et capitalistes. Ainsi, contrairement à l’orientation sexuelle, on ne naît pas queer, on s’y engage. Cela relève d’un choix, celui de ne pas se conformer, de refuser les catégories et de remettre en question les normes ou les valeurs en place. C’est ouvrir des horizons et ne pas les refermer, c’est se désidentifier pour revoir nos relations avec soi et avec le monde. Ce n’est pas une quête d’identité, mais plutôt une critique de l’identitaire.

Ainsi, le concept de queer n’est pas fermé, bien au contraire, puisqu’en questionnant ce qui relève de l’habitude, de la norme ou de la convention, il est condamné à se redéfinir continuellement, notamment parce que celles-ci varient en fonction des contextes. La perspective franco-québécoise de l’artiste queer est donc à construire.

Au fil de ce bénéfique échange, j’en suis venu à me reconnaitre dans cette vision. Je ne m’en serais pas réclamé il y a dix ans, mais depuis quelques années, et à la suite de mes études à la maîtrise où je me suis intéressé aux systèmes de pouvoir, je vois les choses différemment. Désormais, je cherche à repenser la relation avec soi et avec l’autre dans le processus de création, dans l’œuvre, mais dans ma vie également. C’est pourquoi je m’interroge sur les appellations courantes, telles que chorégraphe, interprète-créateur ou danse contemporaine, puisqu’elles impliquent des codes ou des attentes qui nous affectent inconsciemment. Et comme je le mentionnais précédemment, le langage nous définit et avec lui s’imposent parfois des valeurs et même une hiérarchie qui, selon moi, méritent d’être réévaluées. Mon désir de décloisonnement, de communauté, de partage, de collectivité, qui nécessite souvent un investissement plus grand en temps, va aussi à l’encontre d’un système capitaliste qui privilégie l’efficacité, la rapidité et la productivité. C’est cette continuelle remise en question des systèmes, des normes, des conventions, de nos habitudes et de nos réflexes construits qui me permettent désormais d’affirmer plus sereinement que je suis un artiste queer puisque je cherche à queeriser l’art et son processus de création.

 

Issu des arts visuels, du théâtre et de la danse, Georges-Nicolas Tremblay est un artiste qui réévalue continuellement sa pratique. Sa curiosité et ses questionnements traversent chacun des projets dans lesquels il s’implique, que ce soit de la comédie musicale ou des formes d’arts vivants plus expérimentales. 

 

© Julie Artacho

 

 

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