Les échos du milieu | Le 21 mars 2019 - Par Maïgwenn Desbois

Danseurs atypiques et professionnels: s’ouvrir à l’autre pour vrai

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Nicolas Labelle et Geneviève Morin Dupont dans Écoute pour voir, coproduction Danse Carpe Diem Emanuel Jouthe © Christel Bourque

Gabrielle a le syndrome de Williams, Anthony celui d’Asperger et Roxane celui du X fragile. Anne vit avec une dyspraxie et Stéphanie, Jean-François et Geneviève avec une trisomie 21. Ce sont mes collègues de travail et mes ami·e·s. Nous partageons la route, la scène, les loges et les coulisses. Nous pleurons ensemble. Nous rions et nous sommes fatigué·e·s ensemble. Nous avons faim et soif d’indépendance, d’autonomie et de reconnaissance. Nous sommes de même nature. Le 21 mars est la Journée mondiale de la trisomie 21 et la semaine québécoise pour la déficience intellectuelle prendra fin le 23 mars. Avril est le mois de l’autisme. Merci de lire ce texte jusqu’au bout. Merci d'y réfléchir et de le partager.

L’inclusion et le mieux vivre ensemble. Deux concepts qui prennent de plus en plus de place dans les médias et dans les discussions. Le milieu artistique n’y échappe pas. Dans les processus de création et sur scène, comme dans les programmes de subvention, le dialogue s’ouvre. Les pensées et points de vue s’échangent, se heurtent, se modèrent, se transforment.

Collectivement, la volonté de changement est palpable et de plus en plus concrète. Vouloir s’ouvrir à l’autre, le regarder et ne finir par voir qu’un être humain. Souhaiter que son origine ethnique, son sexe ou son bagage génétique n’altère pas notre regard sur lui. Que l’individu différent de soi engendre de la curiosité, pas de la pitié. Que cette curiosité nous pousse à considérer l’autre comme nous même. Qu’on lui accorde la même valeur et le même type de sentiments. Au fil des ans, des créations, des tournées et des représentations, je suis témoin de ce regard qui change.

Une personne vivant avec une différence intellectuelle (DI) ou un trouble du spectre de l’autisme (TSA) ne se résume pas à son diagnostic. Enfant, elle grandit et explore elle aussi son environnement. Elle se développe, observe et réfléchit. Elle construit son identité et nourrit son intériorité propre en fonction de ses expériences, mais aussi à travers le regard d'autrui. Ne regardez que sa différence et c’est probablement tout ce qu’elle représentera à vos yeux. Mais regardez-la comme un être humain et vous verrez ses désirs, ses intérêts, ses angoisses, ses aspirations et surtout son potentiel.

On convient généralement que la personne vivant avec une DI ou un TSA a la capacité de placer des bouteilles de shampoing sur les étagères d’un Jean-Coutu, de balayer des cheveux dans un salon de coiffure ou encore de déchiqueter de vieux dossiers dans un bureau. Mais pourquoi ne pas reconnaître qu’elle puisse aspirer à autre chose? Qu’elle puisse avoir envie d’opter pour une profession ou un métier qui lui ressemble et qu’elle choisit vraiment? Et pourquoi ne serait-elle pas une artiste professionnelle? Le statut d’interprète et d’artiste créateur serait-il uniquement réservé aux neurotypiques (sans diagnostic)? Pour la directrice artistique, chorégraphe et interprète en danse que je suis, la réponse est non. Un non sans équivoque.

Refuser d’ouvrir nos cœurs et nos esprits à d’autres façons d’être humain nous condamne à nous priver d’une immense richesse. S’ouvrir aux autres et à leurs différences pour vrai nous permet d’accueillir et d’apprécier la diversité des esprits, des modes de pensée, des corps et de l’esthétisme gestuel qui en découle. Leur donner une voix et leur offrir une place à part entière sur scène ainsi que dans les processus créatifs leur permet de s’enraciner dans leur milieu, de s’épanouir, de prendre confiance en eux et de s’affirmer en tant qu’artistes professionnel·le·s.

Gabrielle, Anthony, Roxane, Anne, Jean-François, Stéphanie et Geneviève ont faim et soif d’indépendance, d’autonomie et de reconnaissance. Ils n’ont pas envie que l’on dise d’eux «Wow, ils sont vraiment bons pour des personnes handicapées!». Ils souhaitent exercer leur métier, se perfectionner, être engagés et briller sur scène. Ils ont envie de toucher et de bouleverser avec leur art. Et personnellement, j’ai envie que l’on juge mes œuvres pour leur valeur artistique sans être détourné par l'élan de sympathie que suscitent les différences de mes interprètes.

Ami·e·s artistes, chorégraphes, interprètes, directrices et directeurs de compagnie,  je vous souhaite des rencontres atypiques à la tonne. Je vous souhaite d’avoir vous aussi la chance de valoriser la diversité en déjouant les standards et les conventions esthétiques. Je vous souhaite de les voir et de les regarder comme des êtres humains et des artistes à part entière. Je vous souhaite d’avoir le privilège d’échanger et de partager la scène avec ces humains qui ne sont pas si différents de vous et de moi.

 

Maïgwenn Desbois est directrice artistique, chorégraphe et interprète en danse. En 2013, elle a fondé Maï(g)wenn et les Orteils, une compagnie de création en gigue et danse contemporaine travaillant avec des artistes professionnels différents et marginalisés (syndrome d’Asperger, de Williams, X fragile, trisomie 21, déficience intellectuelle, etc.).

 

© David Bernier
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