2019-05-16
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Danse-Cité: passé, présent, futur

par Maud Mazo-Rothenbühler

Daniel Soulières dans À propos du grand homme, 1985 © Robert Etcheverry

Le 9 mai 2019, Danse-Cité annonçait au milieu culturel le départ prochain de son fondateur et directeur artistique, Daniel Soulières, après plus de 37 années de dévouement et d’implication à Danse-Cité, et la nomination de sa nouvelle directrice générale et artistique, l’artiste Sophie Corriveau. Un moment charnière pour s’asseoir en leur compagnie et les entendre parler du passé, du présent et du futur de la structure, de traverser avec eux les concepts d’héritage et de transmission.

L’un a créé et fait vivre une structure; l’autre se la voit offrir pour la perpétuer. Quel regard portez-vous, l’un et l’autre, sur 37 années de vie de Danse-Cité?

Daniel Soulières: C’est intéressant, car au fil des ans, j’ai rarement regardé vers l’arrière. Ce n’est pas que je rejette le passé, c’est que j’ai toujours dû travailler avec deux années d’avance. Danse-Cité s’est constituée à partir d’essais et erreurs, mais je me suis toujours positionné pour capter le présent et regarder vers le futur; en tentant d’actualiser et de raffiner la structure, en réponse aux besoins du milieu. Et cela a été possible en étant au plus près des artistes-créateurs, de leurs réalités, de leurs enjeux; en s’en faisant un écho immédiat. Parce que les artistes – m’incluant – ont besoin de faire vivre leur signature en relation avec un public, j’ai toujours encouragé un minimum de deux semaines de représentation. Parce qu’aucun lieu ne peut satisfaire tous les artistes, nous sommes restés nomades, voyageant de lieux de diffusion en lieux de diffusion. Danse-Cité a œuvré ces quatre dernières décennies à refléter la vie de la création contemporaine à Montréal, par le biais d’une structure corporative différente au sein du milieu de la danse.

Sophie Corriveau: À mes yeux, ces 37 années ont été avant tout un périple de constance et de détermination viscéralement axé sur le développement des artistes et l’épanouissement de leurs œuvres. Elles ont été des années de travail continu et renouvelé, avec les hauts et les moins hauts inhérents à toute œuvre qui perdure, dans une mise en place de possibles. Beaucoup d’artistes sont passés par Danse-Cité en 37 ans et ça a été un sacré coup de pouce et un élan dans la carrière de plusieurs personnes. J’en fais partie. En 1995, le jour où Daniel m’a proposé un «Volet-Interprète» – aujourd’hui «Traces-Interprètes» – j’ai failli tomber de ma chaise. Il m’offrait alors un espace de création, autant que ma première expérience pour organiser, cogiter et rêver à l’ensemble d’une soirée, la chance d’orchestrer un petit opus et de m’y commettre. Excitant autant que difficile! Il s’agissait clairement d’une nouvelle façon de faire à l’époque. Grâce à Daniel, Danse-Cité a énormément participé à la valorisation de l’interprète en danse, entre autres choses bien évidemment.

Daniel, que souhaites-tu transmettre à Sophie?

D.S.: Une façon de faire, novatrice et une manière, la plus équitable possible, d’être en contact avec le milieu la plus équitable possible. Malgré la quadrature des choix – Danse-Cité présente quatre à cinq productions par année – je souhaite lui léguer cette façon d’examiner les besoins, d’investiguer là où la danse va pouvoir se rendre. Je crois qu’il faudrait que cette démarche reste, il faut que cela débouche quelque part tout en sachant qu’il y aura certainement des culs de sac, comme il y en a toujours eu.

Quand tu es artiste, les moments les plus excitants, selon moi, sont les moments de création. Ce ne sont jamais des moments faciles. L’humain, peu importe son statut de créateur, se verra toujours confronté à lui-même. Mais le «devenir» d’une œuvre est la pièce maitresse de notre travail. Ce que j’ai toujours souhaité, c’est qu’une équipe puisse être là pour rendre le pourtour facile, allégé, que l’artiste puisse se concentrer seulement sur sa création. L’équipe de Danse-Cité accompagne à sa façon la recherche, la création, la production et la diffusion. En léguant à Sophie une structure corporative saine, ouverte et utile, je souhaite que cela perdure.

Sophie, avec cet héritage, as-tu une idée de là où tu aimerais aller?

S.C.: L’histoire de Danse-Cité est pleine et riche, sans être lourde, parce que le principe même de l’organisme est de s’adapter et de s’actualiser. Je souhaite donc partir de là où on est et ouvrir, simplement ouvrir. À mes yeux, Danse-Cité est à la fois instigateur et facilitateur. Donner de l’espace de création aux artistes est toujours un essentiel: temps, moyens, contextes organisationnels. Agir dans des paramètres d’équité, de diversité et d’inclusion est fondamental. Une saison, c’est aussi plus que quatre productions, c’est un terreau pour contribuer au dynamisme du milieu professionnel et développer encore plus Danse-Cité comme carrefour de rencontres et de réflexions et comme lieu catalyseur. Le «comment» se fera pas à pas.

Je souhaite poursuivre avec l’équipe de Danse-Cité et les acteurs du milieu un questionnement sur les façons de faire la danse, sur les modes de représentations. Les artistes sont aujourd’hui beaucoup plus dans un «faire-ensemble» et dans un désir concret de lien avec le public. L’artiste est pluriel et il m’est porteur de tendre vers un non-confinement des rôles dans une déconstruction d’un système vertical. L’artiste est aussi complexe et unique. Tout accompagnement, de l’idéation à la diffusion, se doit d’être étroitement relié à sa spécificité et à son bagage culturel.

Je rêve à énormément de possibles, mais ce sera dans l’action que cela va pouvoir se développer. J’embrasse le défi complètement et je désire le partager, accueillir le renouveau.

 

Daniel Soulières et Sophie Corriveau entameront dès septembre 2019 une saison de transition. Lire le communiqué de presse de Danse-Cité et l’article de Catherine Lalonde dans Le Devoir, La nouvelle ère de Danse-Cité.

 

Un écho du milieu écrit à trois mains. Propos recueillis par Maud Mazo-Rothenbühler, directrice des communications de Danse-Cité

 

 © Alain Lefort, 2019

Sophie Corriveau
Reconnue pour sa carrière d’interprète, Sophie Corriveau a été la première danseuse à bénéficier de la résidence d’interprètes offerte par l’Agora de la danse. Elle a également remporté le Prix de la danse 2016 – catégorie interprète pour saluer la longévité de sa carrière, sa capacité à se renouveler ainsi que son engagement dans sa pratique et dans sa communauté. Sophie s’investit dans une transformation des pratiques de la danse en poursuivant sa réflexion sur la porosité du lien entre le travail de performeur et la perception du spectateur. Ses nombreux projets en tant qu’idéatrice, interprète et chorégraphe, témoignent d’un questionnement personnel et professionnel sur les mutations du rôle du danseur-interprète-créateur.

 

 © Ruel 4458

Daniel Soulières
Dynamique au sein du milieu de la danse montréalaise depuis plus de trente ans, Daniel Soulières est le fondateur, directeur artistique et directeur général de la compagnie Danse-Cité qu’il a créé, le 25 mai 1982 et dont la mission est de «stimuler la création, de contribuer à l’exploration des artistes et de favoriser leur dépassement, tout en garantissant au public une aventure authentique de qualité». Avec Danse-Cité, Daniel Soulières a accompagné, de leur idée génératrice à leur réalisation sur scène, plus de 305 créations. Daniel Soulières est l’interprète de 200 créations pour une cinquantaine de chorégraphes. Voir sa biographie

 

 © Gilbert Duclos

Maud Mazo-Rothenbühler
Travailleure culturelle, Maud agit à titre de directrice des communications à Danse-Cité depuis avril 2015. Co-fondatrice et animatrice de l’émission de radio culturelle Danscussions & CO et impliquée sur différents conseils d’administration (Le Patin Libre, Parts+Labour_Danse, Stéphanie Decourteille Danse), elle souhaite donner voix aux artistes, à leurs collaborateurs et aux travailleurs culturels. Elle participe au développement et à la concrétisation de nombreuses productions locales. Ses actions visent la valorisation et le rayonnement du milieu culturel montréalais.

 

par Maud Mazo-Rothenbühler