Les échos du milieu | Le 21 juin 2018 - Par Étienne Lambert

Porter la mémoire de ceux qui nous ont précédés

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Atelier avec Claudia Jeschke aux Journées de réflexion Entre traces et écritures, 2018 © Fondation Jean-Pierre Perreault

Au cours de la dernière année, j’ai entamé un processus de création chorégraphique sur la notion de transmission. Peu de temps après, mon père est décédé. J'ai alors réalisé avec grande tristesse que mes enfants ne connaitront jamais leur grand-père. Mais est-ce vraiment le cas? Le fait est que je porte en moi tout un tas de souvenirs, de sensations et d’émotions directement associés à mon père. Tout mon corps a archivé ces traces et je transmettrai inévitablement quelque chose de cet homme dont je suis en quelque sorte un porteur de mémoire. C'est absorbé par de telles réflexions que j'ai participé aux journées Entre traces et écritures organisées par la Fondation Jean-Pierre Perreault. J'y ai été témoin d’émouvants plaidoyers sur l’importance de connaitre les parcours de ses prédécesseurs en danse, non pas par nostalgie ou passéisme, mais plutôt par un besoin profond de continuité et d’intégrité.

Porter en moi les traces de mes parents, grands-parents et ainsi de suite de génération en génération, me donne l'impression d’être plus riche, comme « épaissi » par ces vies antérieures qui s’empilent en moi. Cela me permet maintenant d’aborder le travail chorégraphique comme on arriverait sur un chantier de fouilles archéologiques, à la recherche d’autres traces encore invisibles, mais dont je soupçonne fortement la présence. Toutefois, en adoptant cette approche, une question fondamentale s’impose à moi: comment puis-je retrouver les traces artistiques de mes ancêtres dont je sens l’influence, mais qui me sont encore invisibles?

Je ne danserai probablement jamais la chorégraphie exacte de L’après-midi d’un faune par Nijinski, mais je vais me rappeler toute ma vie de la conférencière Claudia Jeschke expliquant la notation de cette chorégraphie comme si sa vie en dépendait. Aux journées Entre traces et écritures, elle ne parlait plus seulement du danseur et chorégraphe du début du 20e siècle, elle parlait d’elle, de son combat, de ses interrogations, de ses succès et de ses échecs, de son propre corps… Et une forte impression que Nijinski était parmi nous planait agréablement dans la pièce.

En l’écoutant, j'ai senti dans mes tripes ce que le mot transmission signifiait profondément: un partage qui se fait dans le moment présent, de corps à corps –pour reprendre la si juste expression de Zab Maboungou – tout en étant profondément ancré dans le moment passé. Une magnifique dualité.

Malgré l'impression tenace que je manque de ressources pour aborder cette vaste question de la transmission, de par ma jeune expérience dans le milieu de la danse, j’aime beaucoup l’idée que c’est dans le corps à corps que tout commence, se déploie, se construit. Une sorte de leitmotiv organique, peut-être: peu importe notre destination, il faut commencer par le corps à corps; peu importe nos doutes, ils doivent s’affronter au corps à corps. C’est un moyen de se rejoindre de façon très concrète dans le travail, peu importe avec qui on collabore.

Et lorsqu’un corps meurt, le corps encore vivant devient naturellement un corps-archive. Un autre corps à corps – à mon avis le plus exigeant de tous - s’enclenche alors, de mémoire celui-là. Et ainsi de suite, toujours plus profondément, à travers les générations.

 

Étienne Lambert
Interprète, chorégraphe et concepteur


 

© Genevieve Robitaille

 

 

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