Représentation et concertation | Le 7 février 2019

De l'entrepreneuriat dans les arts

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Fabienne Cabado © Adrienne Surprenant

Les envolées lyriques de nos politiciens sur la valeur et les bienfaits des arts se doublent toujours de la volonté d’accentuer la fonction de moteur économique de ce secteur. Les politiques culturelles autant que les discours insistent sur la fibre entrepreneuriale que devraient acquérir et développer les artistes. On entend même parfois qu’ils devraient concevoir leurs créations à l’aune de l’offre et de la demande: produire ce que les gens aiment, ce pour quoi ils seraient majoritairement prêts à payer. Aussi tendancieuse que dangereuse, cette affirmation peut réactiver le vieux débat sur le fait que l’art serait ou ne serait pas une marchandise. Elle invite en tout cas à mieux définir ce qu’on entend par artiste-entrepreneur pour tenter de lever les injonctions qui pèsent aussi lourdement qu’injustement sur lui.

Le concept d’artiste-entrepreneur fait grincer bien des dents. Notamment, parce que même si les artistes souhaitent vivre de leur art et toucher le plus large public possible, ils ne sont généralement pas motivés par l’appât du gain et ne se considèrent pas comme des gens d’affaires. Leurs efforts pour produire des œuvres dans un contexte souvent précaire sont déjà si énormes qu’ils voient difficilement comment en faire plus, d’autant qu’ils ont ordinairement bien du mal à se vendre. Il se trouve cependant qu’on opère communément un amalgame erroné entre fibre entrepreneuriale et capacité à faire de l’argent. On peut en effet être un entrepreneur hors pair sans pour autant être gestionnaire ou spéculateur pour un sou.

À l’origine, l’entrepreneur se définit par sa forte implication dans la réalisation d’un projet d’utilité publique. Il se distingue de l’homme d’affaires, qui œuvre plutôt pour lui-même, cherchant le profit en tablant notamment sur l’offre et la demande. Avoir l’esprit d’entreprise, c’est vouloir construire, donner corps à une idée. Les choses vues ainsi, l’artiste est intrinsèquement doté de cette fameuse fibre entrepreneuriale. Il prend les risques de l’expérimentation pour servir une vision qui ouvre les perspectives sur le monde, nourrit les regards, les esprits et les âmes. Faisant fi de la raison, de la peur et des conventions, il s’inscrit même parfois à contrecourant des modes, de la pensée dominante et des marchés. Cela fait partie de cette innovation, de cette originalité que l’on attend de lui. Ainsi, il exerce pleinement son métier. Que lui demande-t-on donc de plus en l’exhortant à développer sa fibre entrepreneuriale? D’être plus rentable?

Pour cet entrepreneur au profil bien particulier, le profit ne se mesure pas exclusivement au nombre de dollars dans son escarcelle et au succès public. Il s’évalue surtout en émotions et en réflexions partagées, en révélations éprouvées, en actions et en vocations inspirées, en gratitude exprimée et même, en nombre de vies transformées, voire sauvées. Si la valeur qu’il produit est impossible à quantifier, elle est indéniable et devrait être mieux prise en compte dans le choix des mesures qu’on lui offre pour favoriser le développement de sa carrière et le rayonnement de son art.

Plutôt que de véhiculer l’idée que les artistes sont inadaptés à un système dans lequel ils remplissent leur fonction avec une générosité qui frise l’abnégation, plutôt que de leur suggérer de mieux répondre aux besoins des marchés, nos élus devraient miser plus généreusement sur l’éducation aux arts pour développer de nouveaux publics. Ils devraient également avoir l’audace et le courage d’investir massivement dans les infrastructures et les ressources humaines dont les artistes ont besoin pour pouvoir se consacrer totalement à la création et laisser leurs collaborateurs s’acquitter des tâches auxquelles ils ne sont ni formés ni voués. À chacun son métier, à chacun ses responsabilités.


Fabienne Cabado 
Directrice générale du Regroupement québécois de la danse 

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