2019-05-10
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Médias et valorisation de la danse

par Fabienne Cabado

Fabienne Cabado © Adrienne Surprenant

Instaurée le 29 avril, la Journée internationale de la danse (JID) s’impose comme un temps fort de la valorisation de la danse. L’objectif premier des célébrations qui l’entourent est d’attirer l’attention du grand public et des décideurs sur le potentiel extraordinaire de cet art pour en augmenter la pratique, la diffusion, la fréquentation et le financement. L’évènement est suffisamment important pour susciter de par le monde l’intérêt médiatique. J’ai d’ailleurs eu la chance rare d’une entrevue de fond à Radio Canada International, où j’ai pu aborder divers enjeux majeurs pour la discipline au Québec. Ceci dit, les doigts d’une main suffisent à compter les mentions de la JID cette année dans les médias québécois où l’espace réservé à la danse se réduit comme peau de chagrin. De quoi lancer un cri d’alarme.

Le problème de la faible présence de la danse dans les médias ne date pas d’aujourd’hui, mais il s’aggrave de façon exponentielle sous l’effet du développement du numérique et de la marchandisation de l’information. Ex-journaliste spécialisée en danse, j’ai vécu au cours de la dernière décennie cette inexorable et parfois brutale dégradation. À mes débuts au journal Voir, qui était alors encore un hebdomadaire gratuit dont les éditions papier étaient distribuées partout au Québec, je proposais des choix éditoriaux pour écrire chaque semaine un ou deux gros articles et au minimum une brève de 250 mots. Je proposais les sujets que j’estimais les plus pertinents et rendais ainsi compte du large panorama de la création chorégraphique. Entre l’obligation de céder ses droits d’auteur pour pouvoir travailler et la baisse des tarifs à la pige – étroitement liés au virage numérique et à la concentration de la presse –, le journalisme indépendant devenait un sacerdoce. Les journalistes en danse étaient majoritairement des passionnés, des gens qui savaient de quoi ils parlaient. C’était au milieu des années 2000.

Bien avant la transformation du Voir en magazine mensuel, la disparition successive des hebdos culturels gratuits ICI Montréal et Hour avait déjà porté un grave préjudice au rayonnement des arts et la couverture de la danse diminuait autant en quantité qu’en qualité. Au quotidien La Presse, mes deux férues collègues n’écrivaient plus en 2009 qu’un article chacune, un mois sur deux, au lieu des trois ou quatre articles hebdomadaires qu’elles s’étaient partagés pendant plus de 10 ans. De mon côté, je ne signais plus qu’un très court article par semaine et de rarissimes critiques ramassées en 10 lignes. Je ne choisissais plus mes sujets. Ils étaient directement reliés aux annonces dans le journal: «ils nous aident, nous les aidons», m’avait-on dit nonchalamment en réponse à mes questionnements. À la même époque, Radio-Canada limitait drastiquement la couverture culturelle sur son site Web et la confusion entre art et divertissement s’opérait de plus en plus fréquemment sur la toile. De tous les médias traditionnels, Le Devoir était, et reste encore, le seul à tenir le fort pour la couverture des arts.

Un tour rapide sur le site du Conseil de presse du Québec nous rappelle pourtant que les médias ont la responsabilité de satisfaire le droit du public à une information de qualité, soit exacte, rigoureuse, complète et pluraliste. La presse, peut-on lire, est «confrontée à la complexité grandissante de la société et du monde et, par le fait même, elle est donc conviée à relever de multiples défis dans l’accomplissement de ses fonctions.» Et ses fonctions sont notamment de «rechercher, collecter, traiter, commenter et diffuser, sans entrave, l’information d’intérêt public nécessaire à l’existence et au maintien de la vie démocratique.» Malheureusement, la course aux annonceurs et au nombre de clics pour les séduire nuit trop souvent à l’intérêt public au profit de l’intérêt du public – la nuance est subtile – en lui servant ce qu’il aime déjà, ce qu’il demande, plutôt que de l’exercer à élargir sa connaissance du monde, à aiguiser son esprit critique et, en fin de compte, à remplir plus pleinement son rôle de citoyen. La danse, comme l’ensemble des arts, permet cela. En ce sens, elle est d’un total intérêt public.

On ne se cachera pas que l’art chorégraphique a grand besoin des entrevues et des critiques autour des spectacles pour mieux rayonner en direction de ses publics. Mais la danse peut aussi s’aborder sous des angles politique, économique, éducatif, somatique, spirituel, historique ou même encore, technique. Et j’en passe. Un vrai coffre aux trésors pour quiconque fait l’effort de s’y intéresser.

Fabienne Cabado
Directrice générale du Regroupement québécois de la danse

par Fabienne Cabado