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DES DG PASSIONNÉS

Entrevue avec Françoise Bonnin,
ex-directrice générale du Regroupement québécois de la danse
(1996-2002)

Françoise Bonnin

Françoise Bonnin arrive à la direction du Regroupement québécois de la danse en février 1996. Deux ans se sont écoulés depuis la tenue des premiers États généraux de la danse. La structure de ce qui était jusqu’alors le Regroupement des professionnels de la danse du Québec vient tout juste d’être modifiée pour permettre l’adhésion et la participation des organismes. Un nouveau nom inaugure cette transition : le Regroupement québécois de la danse.

RQD - Comment était le Regroupement à votre arrivé ?

Françoise Bonnin - La particularité du Regroupement était, et est encore, de regrouper l’ensemble des professions de la danse au Québec. Lorsque je suis entrée en poste, le Regroupement s’était jusqu’alors principalement concentré sur les besoins de ses membres individuels : la santé des danseurs, la situation de l’artiste, la syndicalisation des interprètes… Les attentes et les préoccupations liées à la récente intégration des compagnies étaient immenses. Il y avait eu par le passé une tentative de création d’une association des compagnies, mais elle n’avait pas fonctionné. Il a donc été décidé qu’au lieu de créer un autre organisme, les compagnies allaient intégrer le Regroupement. Comme dans tout changement, il y avait des inquiétudes.

RQD - Quels étaient les principaux défis que vous aviez à relever?

FB - L’intégration des compagnies était certainement quelque chose de tout à fait nouveau et exigeait une attention particulière. Le Regroupement était la seule association au Québec qui s’occupait de la danse professionnelle. Il était même appelé à jouer un rôle sur la scène canadienne puisque l’association nationale, CAPDO, avait cessé ses activités. Il y avait tant de choses sur la table ! Malgré les tentatives de prioriser et de rationaliser les actions, je ne comprenais pas pourquoi nous étions débordés à ce point-là. C’est lors de l’exercice d’identification des organismes de soutien pour chacune des disciplines représentées au Conseil québécois des ressources humaines en culture (CQRHC) que j’ai compris. Pour la plupart des disciplines, il y avait plusieurs organismes associatifs, parfois jusqu’à une bonne douzaine, et pour le milieu de la danse, il y en avait un seul, le Regroupement québécois de la danse.

En parallèle, l’autre défi consistait à contrer cette espèce de culture ambiante selon laquelle il ne fallait pas créer de nouvelles structures. D’une part, les gouvernements n’avaient pas envie de se retrouver à devoir les financer parce que les budgets étaient généralement gelés. Quant au milieu, il craignait que la création de nouveaux organismes ne soustraie des fonds destinés aux artistes et à la création. Or, grâce au travail de documentation réalisé par le Mouvement pour les arts et les lettres (M.A.L.), on s’est rendu compte que c’était la consolidation des organismes vingt ans plus tôt qui avait notamment permis aux artistes du théâtre d’améliorer leurs conditions. L’importance de consolider les structures existantes m’est apparue clairement. Ce n’était pas évident à comprendre, le milieu de la danse étant toujours dans une situation extrêmement précaire. Heureusement, il y avait récemment eu la création de l’Agora de la danse et de Diagramme, ces organismes qui pouvaient en soutenir d’autres, qui favorisaient le développement du milieu. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai, par la suite, poussé pour qu’on incorpore La danse sur les routes du Québec. Je pensais qu’il fallait qu’il y ait d’autres organismes qui puissent voler de leurs propres ailes et que si nous voulions avoir d’autres fonds pour développer de nouveaux projets porteurs pour le milieu, il fallait faire de la place.

Enfin, un autre grand défi de mon mandat était d’organiser les suites des premiers États généraux de la danse qui, en fait, se traduisaient d’une manière assez étrange en plan quinquennal absolument gigantesque. Je vous dirais quand même que, sur ce plan-là, beaucoup de choses ont été accomplies ou mises en route en suivant les recommandations, que l’on pense à la diffusion avec La danse sur les routes du Québec, à la visibilité avec l’Étude sur la visibilité de la danse au Québec* et la réalisation du site Québec Danse, au financement avec le M.A.L., à la professionnalisation avec la création du Programme de formation continue et l’élargissement du Programme d’entraînement.

RQD - Une victoire à souligner en particulier?

FB - Je dirais qu’il y a des victoires internes et des victoires externes. Le plan stratégique fut bien sûr une démarche importante. Elle a permis de cheminer avec les membres du conseil d’administration dans la compréhension de ce qu’était le Regroupement pour réaliser un plan qui soit viable et qui corresponde à la réalité.

Mais pour moi la plus belle réalisation, c’est la création du Mouvement pour des arts et des lettres. Et c’est grâce aux tables de concertation autour de la main-d’œuvre, qui ont précédé la création du CQRHC, que les directions d’association se sont concertées pour la première fois sur une base régulière.

Je vais vous raconter une anecdote. Un jour, je me suis rendue compte que je n’arrivais plus à rejoindre qui que soit du milieu, que même les piliers qui participaient le plus à la vie associative n’étaient pas disponibles. J’ai organisé un petit déjeuner avec quelques personnes et je leur ai demandé quels étaient, selon eux, les défis des quatre prochaines années en danse. Je crois que c’est Francine Bernier qui m’a répondu – vous allez rigoler – « Tu veux vraiment que je te dise quel va être le défi des quatre prochaines années ? Le burn-out généralisé du milieu! » Et là je me suis dit : J’ai un méchant problème.

Lorsque j’ai rapporté cette anecdote à mes collègues des conseils du théâtre et de la musique, elles m’ont regardée et dit : « ah bon, toi aussi ? ». C’est alors qu’avec Dominique Violette du Conseil québécois du théâtre et Andrée Girard du Conseil québécois de la musique, nous avons décidé de faire une étude pour documenter les besoins en danse-musique-théâtre** et d’y intégrer la notion de travailleur culturel. Nous avons donc fondé l’Alliance pour le financement de la danse, du théâtre et de la musique, qui a ensuite mené à la création du M.A.L. J’ai toujours cru à la devise « l’union fait la force ».  Et je crois que grâce à cette philosophie, bien des choses ont pu être réalisées. À mon sens, la réussite des actions du M.A.L. est principalement due à cette union des disciplines pour porter une voix unique. En ce qui concerne le milieu de la danse, il a eu la possibilité d’avoir une présence forte lors des actions du M.A.L., de sortir de sa peur de dire son indigence et de s’autoriser à revendiquer.

RQD - Avez-vous des regrets, des choses que vous auriez souhaité voir se réaliser?

FB - Beaucoup a pu être accompli en suivant les recommandations des premiers États généraux, même si c’était démentiel comme programme! Mais, Rome ne s’est pas construite en un jour. Avant de quitter le Regroupement, j’ai réalisé que mobiliser un milieu qui travaille avec le corps est extrêmement difficile. Pour qu’une mobilisation se fasse autour du financement de la danse, qui était un enjeu majeur, il est devenu clair qu’il fallait un rassemblement de tous les intervenants pour que la force et la visibilité des revendications soient tellement grandes que les gouvernements ne puissent pas faire l’autruche. C’est d’ailleurs à cette époque-là que le Regroupement a été très actif pour mobiliser les partenaires canadiens autour de cet enjeu. Mais je voyais bien qu’il était très difficile de réunir les artistes et les travailleurs culturels - par ailleurs extrêmement sollicités - et c’est là que j’ai pensé que le meilleur moyen pour susciter la mobilisation de tous, serait de faire un sommet de la danse qui serait d’abord axé sur les rencontres artistiques ce qui, en attirant aussi les grands noms de la danse, aurait permis d’avoir une visibilité médiatique incontournable. Je suis partie avant que cela puisse se réaliser.

J’aurais aussi aimé pouvoir aider concrètement le milieu de l’enseignement de la danse à l’échelle du Québec – et j’inclus ici les écoles dites de « loisir » – à se doter d’un programme adéquat de certification des enseignants, comme ils cherchaient à le faire depuis de nombreuses années.

RQD - Quel regard portez-vous sur le RQD aujourd’hui?

FB - Je vous dirais que j’ai été très impressionnée par la mobilisation du milieu lors des Seconds États généraux. Heureuse de découvrir toutes ces nouvelles têtes, signe que la relève est très vivante et présente. J’ai été ravie de voir le chemin parcouru vers la professionnalisation des membres, la prise de parole des jeunes. Je pense que le Regroupement a un réel poids dans la vie sociale, politique et artistique du Québec et qu’il a fait un cheminement et un travail d’envergure ces dernières années.

Par contre, en tant que membre du comité de synthèse des États généraux, j’ai ressenti un fort sentiment d’impuissance face à l’ampleur des attentes et des défis à relever. Ce qui me rassure, c’est que les recommandations ne constitueront pas le prochain plan quinquennal du RQD, comme ce fut le cas en 1995, car un plan de développement va être rédigé à partir des recommandations. Je crois que c’est très positif. Le Regroupement devra faire des choix stratégiques en fonction de sa capacité de mise en œuvre, car il ne peut répondre à l’ensemble des besoins du milieu ni être sur tous les fronts.

Bien sûr, la priorisation est un exercice terriblement exigeant parce que le milieu est diversifié et que les besoins sont grands. Sauf qu’il y a des besoins communs à tous et, lorsqu’ils sont clairement identifiés, il faut avoir le courage de se limiter à un nombre restreint de priorités pour avoir les moyens de s’y consacrer et de pouvoir escompter des résultats probants.

Pour terminer sur une note « énergisante », j’ai participé récemment à un superbe Parcours Danse organisé par La danse sur les routes du Québec. C’était passionnant de découvrir ces jeunes talents et de suivre l’évolution de chorégraphes à la signature forte. Très intéressant aussi d’assister au processus de création de Danièle Desnoyers et de voir les liens profondément établis depuis une dizaine d’années entre le milieu de la danse et celui de la diffusion pluridisciplinaire. Que de chemin parcouru et combien cette fameuse concertation peut-être porteuse et précieuse !

Propos recueillis par Judith Lessard Bérubé


* Étude sur la visibilité de la danse au Québec, réalisée par CROP pour le RQD, février 1999.

** Étude sur la situation et les besoins financiers des artistes, des travailleurs et des organismes professionnels de la danse, de la musique et du théâtre, réalisé par Le Groupe DBSF pour l’Alliance pour le financement de la danse, du théâtre et de la musique, avec la collaboration du RQD, 2000.

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