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Écrire le mouvement
Le Centre national de la danse de Pantin, en France, propose
jusqu’en février une plongée dans « Les écritures
du mouvement » que sont les techniques de notation
des chorégraphies. L'article qui suit, paru dans
le quotidien Le Monde, fait état de cette exposition
qui lève
le voile sur un aspect méconnu de la pratique de
la danse.
Chorégraphie : comment écrire
la danse
La notation serait à la danse ce qu'est le solfège à la
musique : un système de signes symboliques qui traduisent
les mouvements du corps dans l'espace. Peut-on imaginer
de faire des études musicales sans apprendre le
solfège ? En revanche, il est admis que l'enseignement
et la transmission de la danse se passent de partitions
et relèvent de la tradition orale. Pour les militants
de la notation, cet état de choses doit changer.
Apprendre à écrire la danse pour ensuite
pouvoir la lire et l'interpréter ressemble à une
urgence. Plus largement, cet art de l'éphémère
doit se doter d'outils de mémoire qui conservent
et enrichissent son histoire tout en dynamisant l'héritage
de l'interprète.
Au coeur de cette problématique,
le Centre national de la danse (CND) à Pantin (Seine-Saint-Denis)
a dressé une exposition, « Les écritures
du mouvement », autour des systèmes de notation
apparus depuis le XVe siècle.
Accompagnée
d'une kyrielle de rencontres, cette opération balise
un terrain quasi inconnu du grand public, mais également
des danseurs qui appréhendent
avec circonspection la notation. « Le patrimoine
doit être
valorisé au même titre que la création,
longtemps privilégiée par le ministère
de la culture, assène Claire Rousier, directrice
du département du développement de la culture
chorégraphique du CND. La création ne peut
vivre qu'en s'adossant au patrimoine, autrement dit à toutes
les traces qui restent des oeuvres. Les partitions permettent
d'éclairer les pièces et de se forger une
véritable culture chorégraphique. D'où venons-nous
? Quel cheminement nous a menés à tel type
de danse ? Grâce aux partitions, des réponses
sont apportées.»
Historiquement, la notation
apparaît déjà sous
Louis XIV : le roi, qui créa en 1661 l'Académie
royale de danse, chargea son maître de ballet Pierre
Beauchamps d'établir une codification de la « belle
danse » de l'époque. Au début
du XVIIIe siècle, Raoul-Auger Feuillet (v. 1660/1675
- v. 1730) prend le relais et met au point un traité qui
marque officiellement la naissance de l'écriture
de la danse.
Parmi la centaine de systèmes de notation,
celui de Rudolf Laban, théoricien et chorégraphe
allemand (1879-1958) est le plus connu et le plus utilisé à l'international
depuis son apparition en 1928. Plus récent, celui
du Britannique Rudolf Benesh (1916-1975) est né en
1955. Abstrait ou pictographique, chacun traduit des aspects
du mouvement dans le temps et l'espace - position des parties
du corps, rythmes... - mais aussi des détails articulaires,
des subtilités énergétiques.
Si les
pays anglo-saxons ont adopté la notation
avec facilité, grâce à la présence
de Laban à Londres, à partir de 1937, et
grâce à Benesh,
la France reste rétive à l'apprentissage
de ces écritures du mouvement.
« Ce n'est pas à la
mode et ne l'a jamais été,
constate Jacqueline Challet-Haas, notatrice Laban depuis
le début des années 1960 et toujours sous
l'emprise de ce qui fut pour elle un coup de foudre. Les
chorégraphes et les danseurs ne s'y intéressent
pas. Les pédagogues non plus, comme si ce savoir-là pouvait
remettre en question le leur en développant l'autonomie
et le regard personnel de l'élève. La création
d'un diplôme de notation en Laban, au début
des années 1990 au Conservatoire national de musique
et de danse de Paris, a permis de former près de
vingt-cinq notateurs. Malheureusement, en l'absence de
débouchés, la plupart des notateurs n'utilisent
que ponctuellement leur talent et ne peuvent vivre de leur
métier.»
Une seule compagnie, celle du Centre
chorégraphique
national d'Aix-en-Provence-Ballet Preljocaj, s'offre les
services d'une notatrice. Depuis quinze ans, la choréologue
Dany Lévêque, spécialiste en Benesh,
consigne les pièces d'Angelin Preljocaj en direct
pendant les répétitions, participe à leur
remontage (plus d'une vingtaine ont été transcrites
par ses soins et constituent le répertoire Preljocaj),
les transmet à d'autres troupes. Un poste à temps
plein que la compagnie soutient avec fermeté.
Parallèlement à la
captation vidéo
des oeuvres et à leur transmission directe, la notation
apporte, selon les experts, une précision d'écriture,
de sensation gestuelle, une sorte de vérité analytique
du mouvement.
« Il s'agit d'une véritable langue,
comme le japonais, avec son vocabulaire et sa grammaire,
explique Dany Lévêque, qui a fait ses études à Londres
en 1989-1990. Lorsque j'apprends une pièce de Preljocaj à des
danseurs, je transmets vraiment un style, avec ses attaques,
ses nuances, ses ruptures si essentielles. Je crois que
la plupart des chorégraphes réfractaires à la
notation ont peur de l'inconnu ou craignent que leurs oeuvres
ne leur échappent. Pourtant, laisser des traces
pour les générations futures me semble personnellement
très important.»
Pour pallier cette situation,
le ministère de la
culture vient de lancer un dispositif d'aide à la
notation. La direction de la musique, de la danse, du théâtre
et des spectacles a sélectionné quelques
projets de notation de pièces susceptibles de constituer
le répertoire de demain.
Pour la première
fois de son parcours, Odile Duboc, directrice du Centre
chorégraphique de Belfort,
a accepté de collaborer avec la notatrice Patricia
Marie pour écrire la partition du troisième
de ses Trois boléros sur la musique de Ravel.
« Je
n'ai jamais éprouvé le besoin d'une
notation, commente-t-elle. Je pense que la qualité de
mouvement qui m'est propre résulte d'une pédagogie
précise et ne peut être transmise que par
mes soins. Parallèlement, la question de la trace
m'a toujours semblé presque incongrue : mes pièces
ne sont pas des produits que l'on distribue, et disparaîtront
avec ma mort. Mais les choses évoluent. Il m'est
aujourd'hui difficile d'imaginer me défaire des
Trois boléros et de les voir disparaître.»
Source :
Un texte de Rosita Boisseau
LE MONDE, 5 janvier 2007
www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3246,36-852016@51-810853,0.html
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