Urgence d'agir
La survie des troupes de danse québécoises est menacée par les compressions fédérales

Un article de Frédérique Doyon paru dans le quotidien Le Devoir, le mercredi 25 octobre 2006.

«Urgence d'agir.» C'est l'objet de la lettre envoyée lundi par le milieu de la danse au ministre des Affaires étrangères, dont Le Devoir a obtenu copie. Car les compressions financières annoncées en septembre mettent en péril de nombreuses compagnies de danse.

En sabrant de 12 millions en deux ans le budget du fonds Diplomatie publique du ministère (MAE), ce ne sont plus seulement les tournées artistiques qui sont menacées, comme Le Devoir l'annonçait la semaine dernière [Lire l'article de Stéphane Baillargeon]. Tout un pan de la scène artistique québécoise risque de s'effondrer alors que la survie même d'une vaste majorité de compagnies de danse est en jeu, la tournée constituant le coeur battant de leurs activités.

«Le danger pour plusieurs, surtout pour les compagnies intermédiaires, c'est que ça soit la fin de nos projets ; sans tournées, on n'existe pas», lançait le chorégraphe José Navas en entrevue au Devoir la semaine dernière. Le même verdict s'applique aux Ballets Jazz de Montréal, à Dulcinée Langfelder et à une foule d'autres artistes, dont plus de la moitié des activités se déploient hors frontières, notamment grâce à l'apport du MAE.

Des 37 compagnies subventionnées au Québec, 19 ont effectué 29 tournées internationales, donnant 263 représentations dans le monde, selon les chiffres de 2004-05. Une diffusion qui a généré l'essentiel de leurs recettes. «[...] L'économie de la danse québécoise repose en très grande partie sur les revenus générés par la diffusion internationale, soit entre 60 % et 90 % de ses revenus», indique la lettre signée lundi par le Regroupement québécois de la danse. Et plus loin : «Le Canada y a investi près de 500 000  $ pour des revenus autonomes de près de trois millions de dollars -- soit un rendement de plus de 600 %. Quand votre gouvernement dit qu'il veut en avoir pour son argent, il devrait à la lumière de ces chiffres être parfaitement rassuré.»

Ce rendement permet tout juste aux compagnies de fonctionner puisque les coûts liés à une représentation dépassent toujours le cachet qu'elles en tirent. Le MAE et le CALQ comblent généralement le manque à gagner. Ironie du sort, le CALQ a déjà épuisé ses très populaires enveloppes à la diffusion cette année...

Une étude sur la diffusion de la danse contemporaine au Canada réalisée en 2005 pour Patrimoine canadien et les Conseils des arts du Canada et du Québec avait reconnu l'importance cruciale des tournées dans l'écologie de la danse : «Le marché de l'exportation est une nécessité pour plusieurs compagnies de danse contemporaines au pays et en particulier au Québec», peut-on y lire.

Un cercle vicieux

Contre vents et marées, José Navas repart bientôt pour l'Europe, même si sa demande laissée sans réponse au MAE menace de creuser un déficit de 40 000 $ dans le budget de sa compagnie, ce qui pourrait couper les vivres des Conseils des arts. Même réaction chez Sylvain Émard Danse, qui s'élancera en avril sur les routes de l'Angleterre, de la France et des Pays-Bas sans les 30 000 $ du MAE, soit 30 % de son budget de tournée.

«On ne peut pas rompre nos engagements, dit Danielle Demers, directrice générale de la compagnie. Les contrats sont signés avec les diffuseurs et avec les danseurs. Il y aurait de toute manière des dédommagements à verser. Et les enjeux [d'une annulation] ne sont pas juste financiers, c'est tout le travail de développement très ardu qu'on fait depuis cinq ans qui s'en va en fumée. Non seulement les diffuseurs ne m'inviteraient plus, mais ça rejaillirait sur tout le milieu. C'est une situation extrêmement dangereuse.»

Les compagnies de danse se retrouvent prises dans un cercle vicieux : les Conseils des arts tendent à favoriser celles qui augmentent leurs revenus autonomes; ces hausses de recettes passent par la vente de leurs spectacles; le peu de lieux de diffusion au Québec et au Canada les force à développer d'autres marchés...

«Il y avait une réelle volonté politique de développer le marché international de la danse, note Sandra O'Connor, du RQD, qui a sondé les troupes ces derniers jours. On a joué le jeu, on a ajusté nos modes de gestion pour développer le marché et intégrer de plus en plus de tournées. Même que l'Asie avait été ciblée par le gouvernement fédéral comme territoire prioritaire. Et là on se fait couper l'herbe sous le pied.»

Depuis quelques années, la scène chorégraphique québécoise brille de tous ses feux sur la scène internationale. Après les turbulences causées par les fermetures successives du Festival de nouvelle danse et de la Fondation Jean-Pierre-Perreault et le désarroi des subventions publiques stagnantes, le milieu semblait avoir trouvé une nouvelle voie : la tournée, qui favorise les coproductions, gage de meilleurs revenus et d'un soutien renouvelé des instances de financement. Un élan malheureusement brisé.


Source :
Frédérique Doyon, Le Devoir, édition du 25 octobre 2006

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