Les échos du milieu | Le 19 avril 2018 - Par Brice Noeser, interprète et chorégraphe

Reconnaître la valeur du travail invisible

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Brice Noeser © Llamaryon

Entrave au plein développement de la carrière de chorégraphe, les heures non rémunérées s’accumulent et minent sa motivation au quotidien. Effet direct du 5 à 7 du RQD sur la mobilisation contre la précarité en danse, Brice Noeser a décidé de conclure son prochain rapport de bourse en nommant le travail invisible de l’artiste.

Je conclurais ce rapport de bourse en faisant valoir le besoin de pouvoir être aussi soutenu pour le travail d’administration, de communications et de diffusion qu’impose toute création en danse. Nous, artistes, appelons ça du travail invisible et j’espère qu’en en parlant, à l’oral et à l’écrit, ce travail pourra devenir de plus en plus visible afin qu’on en considère et reconnaisse la valeur. J’ai la chance d’être subventionné et je ne veux pas donner l’impression de me plaindre. Je suis extrêmement reconnaissant envers le jury et le conseil des arts de m’avoir octroyé un montant d’argent qui m’a permis d’offrir à toute l’équipe de bons honoraires. Malgré tout, les montants que je peux me verser concernent uniquement le travail artistique.

Maintenant, j’aimerais que les bailleurs de fonds prévoient des subventions qui permettent à des artistes de garantir un développement de carrière. J’ai besoin de soutien pour le travail invisible d’un projet comme celui que j’ai déposé, mais aussi pour le temps que je mets en dehors de tous les projets qui m’occupent tout au long de l’année. Dans le quotidien d’un chorégraphe indépendant, il peut y avoir de 15 à 20 heures de travail par semaine consacrées à déposer des demandes de résidences, préparer des demandes de bourses, contacter et faire des suivis avec les collaborateurs, avec les programmateurs, reformuler, reformater ou repenser des projets qui doivent correspondre à certaines exigences d’événements, de commandes ou d’objectifs de programmes. Même en recevant une ou deux subventions pour des projets spécifiques, le revenu de chorégraphe ne permet pas de subvenir à lui seul aux besoins de base (loyers, épicerie, transports, appareils de communication). Je ne peux pas me permettre d’engager quelqu’un pour soutenir le travail administratif. Certes, je peux inclure un montant à cet effet dans ma prochaine demande, et j’apprécie que ce soit faisable, mais ça n’aide qu’en partie. Il serait souhaitable qu’un programme existe pour aider des chorégraphes indépendants à se structurer, à s’entourer un minimum, pour pouvoir se concentrer sur l’art.

J’aspire également à adopter un rythme de vie plus sain. Cependant, cela reste difficile, car j’accorde toujours la priorité à mes projets artistiques et je nourris des efforts constants pour développer des contacts avec des partenaires de création et de diffusion. Tout cela représente un investissement en temps et en émotion très important. Les refus sont difficiles à encaisser et découragent toute nouvelle initiative. Le chorégraphe doit pouvoir prendre une certaine distance par rapport à son travail pour en parler, le défendre et prendre toutes sortes de décisions sur les choix stratégiques à faire. Dans l’accomplissement de toutes ces fonctions, je me sens seul, ayant l’impression qu’on me demande d’être plusieurs personnes à la fois.

À la fin du projet qui fait l’objet de ce rapport, et malgré ma grande satisfaction quant à sa réussite et à l’accueil chaleureux du public, j’ai vécu une dépression, épuisé par tous les efforts investis dans la réalisation de tant de tâches connexes et par tant de temps donné gracieusement sans obtenir, finalement, que les personnes décisionnaires ou que certains diffuseurs se déplacent. J’étais épuisé physiquement et émotivement parce que je ne trouvais plus le temps de prendre soin de moi. C’est là que je réalise comme la précarité coûte cher à l’artiste: elle nous coûte pour tout ce temps de travail gratuit qu’on doit faire; elle nous coûte en développement d’expertises et de talents divers (réseautage, administration, rédaction, logistique, communication, stratégie de développement); et finalement, elle nous coûte en santé mentale et physique.

Si l’on veut reconnaître la pratique de chorégraphe comme étant un métier à part entière menant à une carrière professionnelle prometteuse et riche, qui a tout son rôle à jouer dans le milieu culturel québécois, il faut que des aides existent pour épauler les artistes selon leurs besoins et pour leur permettre de se développer, non pas pour devenir de meilleurs gestionnaires, mais pour approfondir leur démarche artistique et garantir le plein épanouissement de leur identité d’artiste.


Brice Noeser, interprète et chorégraphe

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